Si je tâche à faire la somme de mes amours passées, je dirais que si nombreuses assez les dames que j’ai chéries, rares et fugitifs furent mes instants de bonheur. Aussi ai-je peu d’inclination à me les ramentevoir, mes remembrances charriant en elles tant de regrets, d’aucuns poignants : la petite Hélix tuée en son premier bourgeon, ma Fontanette pendue haut et court, ma plus fidèle amie Alizon, que je le dise enfin, emportée d’une fièvre chaude après le siège de Paris. Voilà pour mes pauvres mortes. Mais les vives ne valent guère mieux : Mme de Joyeuse tombée au déclin de sa vie dans la plus âpre dévotion. La Thomassine, percluse de douleurs. Ma belle drapière de Châteaudun, remariée et battue. My Lady Markby serrée en geôle par la reine Elizabeth.

Quant à mon Angelina, ce serait quasi la profaner que d’en parler avec le même souffle dont j’ai usé pour soupirer après mes défuntes amantes. Je l’aime encore. Et m’apense, nolens volens[25], que je l’aimerai toujours. Mais quels coups elle m’a portés ! Et que loin, bien loin, nous sommes de présent l’un de l’autre !

— Mais Louison ?

— Ha ! belle lectrice, me devez-vous ainsi parler de Louison, laquelle, si j’ai envers elle quelque obligation de gratitude, me laisse l’âme immensément sur la soif ? Nenni, nenni ! Mon existence, comme j’espère que la vôtre n’est point, s’encontrait plus désertique que le désert de l’Arabie, quand apparut à l’horizon trémulent cette oasis que voilà, parcourue d’une eau si fraîche et si claire que j’en tombai d’un coup plus amoureux que je ne l’avais de longtemps été.

Mais oyez plutôt mon Miroul, quand je revins à la parfin en mon logis de la rue du Champ Fleuri :

— Quoi, Moussu ! Vous voilà ! Votre assiette s’est horriblement ennuyée ces quatre heures écoulées ! La duchesse vous a-t-elle nourri ?

— Point du tout.

— Il a donc fallu que cet entretien fût tout à fait prenant, pour qu’elle y faillît.

— Il le fut.

— Mais, Moussu, de grâce, prenez place. Quatre heures ! quatre grosses heures sans morcel gloutir et sans rien avaler ! Cornedebœuf ! Mangez ! Vous paraissez fort las. Moussu, vous ne dites mot, vous rêvassez ! Ce chapon est excellent, si peu viril qu’il soit. Reprenez-en ! Et tâtez-moi de ce jambon de Bayonne. Est-il assez moelleux ? La Dieu merci, vous mangez comme quatre, étant parti quatre heures. Vramy, je ne m’étonne plus que vous soyez muet devenu. Vous avez dû user votre langue jusqu’à la racine avec votre bonne duchesse.

— Que dis-tu, Miroul ? dis-je roidement.

— Que vous avez dû user votre langue à tant jaser.

— En effet.

— Moussu, suis-je importun ? Désirez-vous rester seul avec votre rôt ? Cuit et confit en votre mijot ? Dois-je entendre, poursuivit-il en se levant, que je ne suis plus votre intime ami et confident ?

— Mon Miroul, dis-je en le retenant promptement par la main. Ami, tu l’es et le seras toujours, et nul plus proche. Mais…

— Mais confident ne puis ! dit Miroul en riant, pour ce que vous l’avez juré. Moussu, c’est assez ! Je vous entends ! À tout bonheur bouche cousue ! Ha ! mon Pierre ! Que je suis félice pour toi de ce silence ! poursuivit-il en se levant et en me venant baiser sur les deux joues (poutounes que je lui rendis sans pleurer pain). Vramy ! Je l’ai vu de prime à votre air ! L’air fort las, mais l’œil fort vif et toutefois rêvasseux, la mine fort épanouie, et je ne sais quoi de bondissant dans la marche, quoique les membres fussent de fatigue reclus ! Et par-dessus tout, le bec clos ! archi-clos ! lequel par cette même encharnée clôture racontait des volumes ! Toi, mon Pierre, qui en ton ordinaire es si bien fendu de gueule ! J’ai cru rêver ! Cependant, je m’accoise à mon tour ! Mon silence s’ajoute au tien comme graisse s’additionne à graisse dans la bedondaine de Mayenne ! Nous allons avoir céans des tonnes et des tonnes de silence ! Nul cloître ne sera plus muet ! Toutefois un mot encore, Monsieur le Marquis !

— Monsieur l’Écuyer, je vous ois.

— Il n’est pas que la bonne duchesse et vous-même n’ayez échangé quelques paroles ces quatre heures écoulées, d’aucunes mêmes dont on pourrait dire qu’elles fussent ad usum puerorum[26].

— Je lui ai conté Reims. Conte que tu connais aussi bien que moi. Et elle m’a parlé de son confesseur jésuite.

— Tiens donc ! Voilà sujet fort savoureux !

Là-dessus, à sa répétée prière, je lui en dis ma râtelée, qu’il ouït avec un ébaudissement qui crût à mesure de mon cheminement parmi les opinions probables.

— Mon Pierre, dit-il, il faut bien avouer que la coïncidence est rare ! Tandis que notre jolie duchesse vous entretenait de son confesseur, le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois est venu céans vous visiter et, fort déçu et chagrin de ne pas vous trouver au logis, a dit qu’il vous reviendrait voir sur le coup de quatre heures.

— Dieu bon ! dis-je en jetant un œil à ma montre-horloge ! Nous y voilà quasiment ! Et du diantre si je sais ce que le bonhomme me veut, sauf toutefois que je ne suis pas aussi assidu aux offices qu’il y a appétit.

J’avais, en effet, à peine fini de gloutir la dernière gueulée de ma repue que Franz introduisit M. le curé Courtil. À sa vue, je me levai, vins à lui le visage riant, et lui serrant la dextre des deux mains, l’assurai de mes bonnes amitiés, tout en scrutant sa face, laquelle me parut, à dire le vrai, excessivement déquiétée.

Je dis « déquiétée » et non inquiète, car le curé Courtil n’avait pas l’apparence d’un homme à nourrir des angoisses métaphysiques, ayant la face large, rouge et luisante comme un jambon, des yeux noirs brillants, une bouche vermeille, de fortes dents, la membrature carrée, et une bedondaine qui rondissait gracieusement sa soutane.

Après les barricades et pendant le siège de Paris, il avait prononcé des prêches ligueux, mais sans les excès d’imprécations, d’injures et d’appels au sang où tant d’autres étaient tombés. Tant est que n’ayant pas suivi à l’entrée du roi les chariots de la garnison espagnole, il avait bénéficié de la clémence de Sa Majesté et, s’inclinant avec bonne grâce, priait et faisait prier pour Elle en sa chaire, attendant sans impatience que le pape la relevât de son excommunication.

— Franz ! dis-je, quand je l’eus fait asseoir, baille à M. le curé Courtil un gobelet de ce bon vin de Cahors afin que M. de La Surie et moi puissions trinquer avec lui.

— Monsieur le Marquis, dit le curé Courtil, j’accepte du bon du cœur, mais pour l’honneur du trinquement, car pour le vin j’en bois fort peu, hormis à messe. De reste, il est fort bon, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue.

— Franz, dis-je, tu feras porter deux bouteilles au presbytère de Saint-Germain-l’Auxerrois.

— La grand merci à vous. Monsieur le Marquis, dit Courtil. Le procédé est fort honnête.

— Monsieur le Curé, vous n’ignorez pas que vous pouvez compter en toute occasion sur mes bons sentiments à votre endroit.

— Et sur les miens, dit M. de La Surie avec un gracieux salut.

— Monsieur le Marquis, je suis votre serviteur, dit Courtil. Et le vôtre aussi, Monsieur l’Écuyer.

Quoi disant, d’une seule lampée, il gloutit son vin et ayant ainsi ranimé sa vaillance, il monta tout dret à l’assaut.

— Monsieur le Marquis, dit-il, depuis que vous avez recouvré votre logis du Champ Fleuri, je vous ai vu à messe, mais, si ma remembrance est bonne, jamais à confesse, ce qui me chagrine fort.

— C’est que, Monsieur le Curé, dis-je en jetant un œil à Miroul, je ne me confesse qu’à Pâques, et à Pâques, j’étais à Laon avec les armées du roi.

— Monsieur le Marquis, reprit Courtil après un moment de silence, pendant lequel il parut peser ma repartie dans de fines balances, peux-je quérir de vous en toute simplicité s’il n’y a point eu à votre abstention une autre raison ?

— Et quelle, par exemple, Monsieur le Curé ? dis-je en avançant une patte prudente en ce terrain, pour ce que je me demandais, en mon for, si le bonhomme, comme ma jolie duchesse, m’allait soupçonner de sentir encore le hareng.

— Par exemple, dit Courtil, que vous vous soyez confessé à quelqu’un d’autre ?

Ha ! m’apensai-je, en espinchant mon Miroul de côté, je t’entends enfin, mon compère ! Et ton rôt, à ce que je crois, ne va pas manquer de sel.

— Monsieur le Curé, dis-je gravement et comme enveloppé de ma vertu, hormis quand je voyage, je croirais faillir à mes devoirs de paroissien en me confessant à quelqu’un d’autre que le curé de ma paroisse.

— Ha ! mon fils ! s’écria Courtil, que Dieu et tous les saints vous bénissent de ce sentiment-là ! Et plût à Dieu qu’il fût partagé par tout ce que la Cour et la Ville comptent de conséquent ! Hélas, il n’en est rien ! Et c’est là où le bât me blesse ! Car chaque jour je vois mon confessionnal déserté par les plus hauts de mes paroissiens ! Il me semble que maugré mes prières au Dieu tout-puissant ce flux funeste ne s’arrêtera jamais, et que je suis véritablement sur le chemin de perdre un à un mes meilleurs pénitents, tant se répand parmi eux cette mode – que dis-je –, cette rage de courre aux jésuites pour se confesser.

Le bon curé prononça le mot « jésuites » comme il eût prononcé le mot « hérétique » ou « relaps ». Vous eussiez cru entendre un fouet claquer sur un dos nu.

— Mais, Monsieur le Curé, dit Miroul qui, voyant le curé aller si bon train, le voulait pousser plus avant sur sa pente sans que je m’engageasse dans ce périlleux débat, encore que je partage l’opinion de M. de Siorac sur l’obligation de se confesser à son curé, plaise à vous de me dire en quoi se confesser à un autre que son curé et recevoir de lui communion est pratique si condamnable ?

— Pour ce que, dit Courtil avec feu, le préjudice est immense, et au curé, et au pénitent.

— J’entends bien, reprit Miroul : Le pénitent, s’il n’est point confessé par son curé, sera avec lui moins donnant, réservant ses libéralités, se peut aussi ses legs, à celui qui dirige sa conscience. Mais en quoi le pénitent lui-même subit-il un dommage en la matière ?

— Ha ! Monsieur l’Écuyer ! dit Courtil d’un air douloureux, le dommage est indubitable ! Sortir de sa paroisse pour aller ailleurs se confesser et communier, c’est laisser le temple de Jérusalem pour aller sacrifier aux montagnes de Samarie.

— Pardonnez-moi, Monsieur le Curé, dit Miroul, si votre comparaison honore votre savoir grandement, elle est plus biblique que convaincante. Pourquoi les sacrements, s’ils sont administrés par un prêtre, seraient-ils moins valables aux montagnes de Samarie ?

— Mais parce qu’on y est seul, Monsieur ! s’écria Courtil en levant les deux mains au ciel. Si ce sacrement s’appelle communion, c’est justement parce qu’il le faut recevoir dedans l’église en l’assemblée des fidèles. Sachez, Monsieur, sachez, poursuivit-il sur le ton de la vaticination, que la rémission des péchés s’obtient principalement par la violence d’une prière commune que toute l’Église pousse vers le ciel, le forçant, pour ainsi parler, de s’ouvrir à nos requêtes !

L’extraordinaire naïveté de ce sentiment tout à la fois me consterna et m’ébaudit, tant est que ne pouvant trahir ni l’une ni l’autre de ces humeurs, je demeurai comme devant muet, laissant mon Miroul se débattre comme il pouvait avec l’énorme lièvre qu’il avait soulevé. Ce qu’il fit, avec sa coutumière adresse, son œil marron fort pétillant et son œil bleu restant froid.

— Ha ! Monsieur le Curé ! s’écria-t-il, que cela est beau ! Et que la métaphore me paraît pertinente ! Ce portail du ciel qui reste clos au pénitent solitaire, mais que la poussée, conjointe et violente de tous les fidèles réussit à forcer, voilà qui parle au cœur et à l’imagination ! Monsieur, vous m’avez tout à plein persuadé, et je vous rends les armes !

— Monsieur l’Écuyer, dit Courtil, l’œil luisant de modestie, je rends grâce au ciel d’avoir trouvé les mots qui vous ont touché. Et puisque vous me faites l’honneur de les trouver idoines, je les répéterai dimanche à mon prêche.

— Auquel, dis-je, je ne faillirai pas d’assister, et au premier rang, désirant, quant à moi, demeurer fidèle à ma paroisse et à mon curé, et sans céder à cette mode qui le robe de ses meilleurs pénitents.

— Monsieur le Marquis, roberie est bien dit, poursuivit Courtil. Pour moi, j’avoue que je ne peux souffrir ces jésuites (derechef le mot claqua comme un coup de fouet) qui font tant de mal à l’Église. Et en savez-vous la raison ?

— Quelle ? dis-je avec une avidité point du tout contrefeinte.

— C’est qu’ils ne sont ni séculiers, ni réguliers, en bref ni chair, ni poisson, ni bonne chair, dirais-je, ni honnête poisson ! Ils se disent réguliers, mais où sont leurs bures et leur clôture ? Ils portent la soutane comme nous, vivent dans le siècle, se répandent dans le monde. Mieux même, ils revêtent, à l’occasion, des vêtements laïcs, se ceinturent d’une épée, chevauchent de grands chevaux (et non, comme nous, de modestes mules), voyagent par monts et vaux, traversent des océans… Ils refusent en outre de reconnaître l’autorité des évêques, ne prétendant obéir qu’à leur seul général, lequel est espagnol, et au pape, lequel est italien. Ils violent le privilège de l’Université et ouvrent des écoles où ils séduisent les enfants par une contrefeinte douceur, dans le même temps, qu’ils corrompent les parents par des confessions scandaleuses.

— Scandaleuses, Monsieur le Curé ? dis-je en levant le sourcil.

— Hélas, Monsieur le Marquis, je n’en peux plus douter : pour peu que le pénitent soit noble, riche et taille dans le monde une figure notable, les jésuites condolent, pardonnent et absolvent tout : le duel, la parjure, la traîtrise, le vol et, ajouta-t-il d’un air désolé, la bougrerie et l’adultère, je le dis en frémissant. Et les voilà, Monsieur, par ces très damnables pratiques, les voilà honorés et adorés comme des petits dieux en Paris, maîtres des consciences d’un chacun, et immensément enrichis.

— Enrichis, Monsieur le Curé ? Je croyais qu’ils faisaient vœu de pauvreté ?

— Ha ! Monsieur le Marquis, vous ne connaissez pas ces maudits casuistes ! Ils ont deux vœux. Un vœu simple qu’ils prononcent, quand ils entrent dans leur compagnie (dite impudemment de Jésus) et qui leur permet de recueillir les successions et les legs. Puis, les ayant reçus, et n’attendant plus rien, ils prononcent un vœu solennel. Quant à moi, j’ose le dire tout net, je ne me fierais pas plus à leur vœu de pauvreté qu’à leur vœu de simplicité. Pauvres, les jésuites ! Simples, les jésuites ! Dieu bon ! Que faut-il ouïr en cette vallée de larmes ! Sous la haire, les jésuites cachent la pourpre ! Sous les cendres, un feu d’ambition ! Sous les paroles sacrées, une avidité de croque-testaments ! Vous les voyez, ces chattemites, cheminer les yeux baissés, mais s’ils portent la vue en terre, ce n’est que pour y chercher les biens et les honneurs !

Peste ! m’apensai-je, quelle éloquence ! Et que peu sacrée elle me semble ! Qui dirait que c’est là un prêtre parlant d’un religieux ? Que vivaces et violentes sont ces haines d’Église, et pas seulement contre les hérétiques !

— Monsieur le Curé, dis-je, l’opinion que vous exprimez là est-elle seulement la vôtre ?

— Mais point du tout ! s’écria Courtil avec véhémence. Elle est celle, vous pouvez m’en croire, de tous les curés et de tous les évêques : les premiers, parce que les jésuites leur robent leurs pénitents. Les seconds, parce que les jésuites déprisent leurs commandements. C’est pourquoi nous sommes partie au procès que la Sorbonne fait à cette maudite secte, afin qu’elle soit chassée du royaume et retourne en ses Espagnes.

Je fus tenté de dire « amen », mais m’accoisai, pour ce que je ne désirais pas que le curé Courtil pût se prévaloir de mon acquiescement. Avançant dans cette affaire à pas de chat, l’oreille dressée et la moustache très en éveil, je ne voulais pas qu’on me tînt pour l’ennemi des jésuites, ce qui m’eût valu de leur part une inimitié qui, à juger par celle que nourrissait pour eux le curé Courtil, ne serait pas petite, et ne pourrait quelle ne me gênât dans ma quête. De reste, pour parler ici sans rien déguiser, ni la douceur avec laquelle ils traitaient les écoliers (hormis ceux qui voulaient prier pour le roi), ni leurs méthodes nouvelles d’enseignement, ni l’émerveillable flexibilité de leurs talents de confesseur (dont je venais somme toute de bénéficier) ne me prenaient pas tant à rebrousse-poil. Bien le rebours. Certes, je discernais bien que leur souplesse n’était qu’un moyen. Un moyen, leur richesse. Un moyen, leur étonnante séduction. Mais l’ultime fin que servaient ces moyens ne m’apparaissait pas encore sous de nets contours, encore que je commençasse à en avoir quelque petite idée, laquelle, toutefois, je me défendais même d’articuler, ne voulant pas conclure trop vite.

N’ayant pu, pour ces raisons, donner mon approbation au curé Courtil, je lui baillai derechef quelques bonnes paroles et, qui mieux est, un viatique de dix écus qu’il empocha promptement, me laissant, comme toujours, béant de la profondeur qu’a une poche de soutane, puisque pour en retirer, fût-ce un mouchoir, il faut y fourrer la main et l’avant-bras jusqu’au coude.

— Moussu, me dit Miroul, la lèvre gaussante, dès que Courtil fut départi, savez-vous que de tout ce temps, M. de L’Étoile, ne voulant pas paraître devant le curé, est demeuré serré en geôle dans la chambrifime de Lisette.

— Qui ne voudrait d’une geôle si douce ? dis-je en riant. Cours, Miroul, le délivrer. Je ne voudrais pas que Madame son épouse s’inquiète de son trop grand délaiement à rentrer chez lui.

Comme bien tu penses, lecteur, L’Étoile apparaissant, je tâchai, aussitôt qu’on eut échangé de part et d’autre les coutumiers compliments, de le mettre sur le chapitre de ce grand procès des jésuites dont parlaient la Cour et la Ville, mais étant d’un naturel plus prudent qu’un lièvre, mon bon L’Étoile resta là-dessus fort boutonné, et moralisa comme à l’accoutumée sur la décadence des mœurs, n’étant jamais si sévère en ses censures qu’après s’être ébattu dans les bras de ma chambrière. Toutefois, s’il avait comme toujours la lippe amère et le sourcil récriminant, il me sembla discerner en son œil le reste d’une petite lueur friande qui démentait ses propos.

Il ne laissa pas pourtant de conter sur Ignace de Loyola une anecdote que, chose curieuse, je n’ai retrouvée dans aucune page de son célèbre journal, ce qui me donna à penser qu’il l’avait, je ne dirais pas, oubliée (comment l’eût-il pu, lui qui collectait tout et jusqu’aux miettes de l’histoire) mais censurée et non point j’en jurerais pour la gaillardise – car en ses écrits ce moraliste était fort vert – mais pour ce qu’elle ne montrait pas le fondateur de la compagnie de Jésus sous un jour fort évangélique.

— Mon cher Siorac, dit-il, vous n’ignorez pas que saint Ignace de Loyola était capitaine dans les armées espagnoles. Raison pour quoi il a donné, plus tard, le nom de général[27] au chef suprême de l’ordre qu’il fonda. Et que sa mauvaise, ou plutôt bonne chance, voulut qu’il fût navré à la gambe dextre par un éclat de bombarde en défendant Pampelune contre les Français. Il en conçut de prime une fort mauvaise dent contre nous et, sa navrure l’ayant laissé boiteux, il se sentit dans le même temps illuminé par la grâce et abandonna tout ensemble le noble métier des armes et la vie fort désordonnée qu’il menait jusque-là.

— J’ignorais tout cela, dit Miroul, mais je suis content d’apprendre que sa boiterie l’empêcha de courre comme devant le cotillon. La grâce tient à peu de chose. Un pouce en moins à la gambe dextre et vous voilà projeté sur le chemin de la sainteté…

— Monsieur l’Écuyer, dit Pierre de L’Étoile, je connais des guillaumes qui, même avec une gambe en moins…

— Ha ! Monsieur ! dit Miroul avec un petit salut, et son œil marron fort pétillant, auquel de nous trois faites-vous allusion ?

Je ris, mais changeai mon ris en souris, dès que je vis que L’Étoile ne s’y associait pas.

— Je poursuis, dit L’Étoile, la face renfroignée. Saint Ignace se rendant à dos de mule après sa conversion à Montserrat pour y étudier la théologie sous Francisco Jiménez de Cisneros, encontra sur son chemin un Maure instruit, avec lequel il fut d’abord content assez de deviser. Mais comme il mentionnait le nom de la Vierge Marie, le Maure s’écria :

— Et d’où tenez-vous, señor, que Miriam (c’est le nom arabe pour Marie) fût vierge ?

— Mais des Saintes Écritures, dit saint Ignace roidement.

— Je décrois ce qu’elles prétendent à ce sujet, dit le Maure. Passe encore que la conception se soit faite sans l’intervention de l’homme, le Seigneur Dieu étant tout-puissant, mais pour l’enfantement, c’est une autre affaire. Le niño, en sortant du ventre de sa mère, ne put qu’il ne brisât l’hymen. Adonc Miriam n’était plus vierge.

— Misérable infidèle ! s’écria alors saint Ignace en tirant son épée, tu seras puni pour cet odieux blasphème !

« Et il courut sus au Maure, l’estoc au poing, ce que voyant, le malheureux s’enfuit, poursuivi chaudement par saint Ignace lequel, toutefois, faillit à l’atteindre.

À quoi nous rîmes.

— Je ne sais, dis-je, si nous devons rire comme nous faisons. Je trouve à la réflexion quelque chose de terrifiant chez un saint aussi guerrier. Il me ramentoit le jésuite Samarcas portant sa fameuse botte à l’Anglais Mundane et lui perçant le poitrail de part en part. Miroul et moi fûmes témoins de l’affaire et c’est meshui seulement que j’apprends et entends que Samarcas, agissant ainsi, pouvait se réclamer du saint Patron de son ordre.

— Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps, un seul jésuite ne juge pas son ordre, dit L’Étoile, qui voulait bien égratigner en passant la compagnie de Jésus, mais qui, même entre amis, n’entendait pas la critiquer trop.

— De reste, dis-je, il faut bien avouer que ce Maure avait l’esprit trop littéral et chicanier, car l’hymen peut être rompu par accident, et la fille n’en est pas moins vierge.

Miroul sourit et, à ce sourire bien particulier, je sentis qu’il avait encontré un giòco di parole et qu’il allait l’épouser.

— C’est la verge qui défait la vierge, dit-il, et rien d’autre. Adonc le Maure errait ! Adonc le Maure méritait la mort !

— Nenni, nenni, dis-je, mon Miroul, ne sacrifions pas ce pauvre Maure à un jeu de mots. Saint Ignace a donné là, ce me semble, un exemple fort triste d’intolérance.

— On prétend, toutefois, dit L’Étoile, qu’en tant que confesseurs, la tolérance des jésuites meshui va si loin qu’ils absolvent presque tout. Si cela est vrai, peu m’enchanterait qu’ils dirigent ma conscience. La Dieu merci, mon confesseur est un curé à la vieille française. Il me tance ! Il me gourmande ! Il me punit ! Il ne laisse pas de me faire honte inlassablement de mes vices et de mes péchés ! Et il m’objurgue avec violence de me repentir.

— Et vous repentez-vous, Monsieur le Grand Audiencier ? dit Miroul.

— Sincèrement, dit L’Étoile, la lippe amère et la paupière basse. Mais je retombe à chaque fois dans mes errements.

Là-dessus, il envisagea sa montre-horloge et disant qu’il s’excusait de ne pas délayer plus avant en notre amicale compagnie, Madame son épouse l’espérant au logis, il s’en fut, le front soucieux, mais le pas guilleret.

— Il semblerait, dis-je, que notre bon L’Étoile a de grands scrupules à venir céans si souvent.

— Quoi de plus naturel ? dit Miroul en souriant d’un seul côté du bec. C’est question de poids et de contrepoids. L’Étoile pèse sur Lisette et Lisette pèse sur sa conscience.

— Miroul, dis-je, je ne sais pas si j’aime beaucoup ce giòco.

 

 

Je tâchai le lendemain de voir Antoine Arnauld et lui envoyai un billet par un de mes pages, lequel me revint deux grosses heures plus tard (Arnauld demeurant à cinq minutes de mon logis) avec un billet fort courtois de l’illustre avocat me disant de bien vouloir patienter huit petits jours avant de le visiter, pour ce qu’il était en train de composer sa plaidoirie contre les jésuites et la voulait achever avant que d’encontrer âme qui vive, l’issue de ce procès étant pour le roi et la nation de la plus grande conséquence.

Six jours plus tard, comme après la repue du soir je me dévêtais dans ma chambre, on frappa à mon huis, lequel, si le lecteur se ramentoit, donne sur le viret de la tour d’angle, commodité que je partage avec Louison qui couche dans la chambre au-dessus de la mienne et qui nous permet à elle de descendre, ou à moi de monter, sans déranger personne.

— C’est toi, Louison ? dis-je, étonné de ce toquement.

Et oyant sa voix en réponse, j’allai déverrouiller la porte, laquelle étant déclose, Louison s’avança dans ma chambre, vêtue non point comme à l’accoutumée de ses robes de nuit, mais en corps de cotte et en cotillon. Ce qui ne laissa pas que de me surprendre et, plus encore, l’air résolu que portait la face blonde et colorée de ma grande Champenoise.

— Eh bien, Louison, dis-je, que me veux-tu en cette vêture ?

— Monsieur le Marquis, dit-elle, j’ai encontré hier, en allant à la moutarde avec Mariette, par les mes de cette ville, un marchand-bonnetier de Reims que je connais et qui, retournant en Champagne, bien escorté, serait bon assez pour m’emmener avec lui après-demain et me prendre à son service, s’il plaisait à vous de me donner mon congé.

Ceci fut débité d’une traite et quasi sans reprendre souffle, les deux mains sur les hanches, l’œil décidé et les traits fermes.

— Louison, dis-je, voilà qui requiert quelque explication. Prends place là sur cette escabelle devant moi et me dis pourquoi tu me désires quitter.

— Monsieur le Marquis, dit-elle en s’asseyant roidement assez et en tenant le torse bien dret, les deux mains croisées sur les genoux et le visage comme marbre, ce n’est point tant que je désire vous quitter, c’est que je veux départir.

— Mamie, voilà qui me paraît à moi du pareil au même.

— Point du tout, dit Louison et elle s’accoisa, plus muette et quiète qu’une statue. Et pour moi, je n’osai même pas étendre le bras pour toucher ce monument, tant il me semblait froidureux.

— Louison, repris-je déquiété assez par son attitude, que signifie ceci ? N’aimes-tu plus cette grande Paris ? T’ennuies-tu de ta province ?

— Nenni, Monsieur.

— Quelqu’un t’a-t-il fait peine céans ?

— Nenni, dit-elle avec quelque chaleur. Le monde est bien honnête avec moi en ce logis. Je le regretterai.

— Et Guillemette ?

— Ha ! celle-là ! dit-elle en s’animant, il n’est que d’un bon soufflet, quand et quand, pour lui redresser le respect.

— Mamie, veux-tu que j’augmente tes gages ?

— Fi donc. Monsieur le Marquis ! me croyez-vous chiche-face ? Vous me payez jà bien assez !

Ayant dit non sans quelque véhémence, elle se figea derechef dans sa pierreuse immobilité.

— Louison, dis-je, es-tu en quelque lien d’amitié avec ce marchand-bonnetier, lequel serait fort assez pour que tu désires nous quitter ?

— Monsieur le Marquis doit bien savoir que non, dit Louison avec feu, ni avec ce marchand ni avec personne d’autre.

— Louison, dis-je avec quelque raideur, je suis au bout de mes questions. Et si tu ne veux me dire rondement et à la franche marguerite le pourquoi de ta décision, alors par toutes les cornes du diable ! je ne te baillerai pas ton congé.

— Monsieur le Marquis, dit-elle, comme indignée, vous seriez un beau tyranniseur, si vous me le refusiez.

— Je serai donc un beau tyranniseur, ou sanguienne ! Je saurai pourquoi tu t’es mis dans les mérangeoises de départir d’une maison où tu ne laboures pas prou, reçois de bons gages, et te trouves bien considérée.

— Point par tous.

— Quoi ? dis-je, point par tous ! Nomme-moi le faquin qui t’ose dépriser !

— Monsieur le Marquis, dit-elle, la plus grande confusion se peignant sur sa belle face, ce n’est pas un faquin, c’est vous.

— Moi ? dis-je béant. Moi je te déprise, Louison ?

— Monsieur, ces cinq jours écoulés, vous me verrouillez au nez votre huis nuit et jour, lequel huis j’ai pris en grande détestation pour m’être à lui tant de fois cognée.

— J’étais las.

— Monsieur mon maître, pardonnez-moi. Vous mentez un peu. Je ne vous ai jamais vu las, surtout s’agissant de besogner une garce.

— Ou bien quelque souci, se peut, me tracassait.

— Monsieur, pardonnez-moi. Ces trois jours écoulés, tous les jours et sur le coup de midi, je vous ai suivi jusqu’à une certaine porte verte de laquelle vous avez la clé.

— Sanguienne ! Quelle trahison ! criai-je, fort encoléré.

— Monsieur, dit-elle roidement, il n’y a pas trahison. Je ne sais ni ne veux apprendre qui loge là. Ce n’est pas affaire à moi. Je ne quiers que mon congé pour la raison que je me trouve d’être offensée par vous.

— Offensée, Louison ! criai-je, stupéfait.

— Oui-da, offensée ! Non point tant pour ce que vous allez où bon vous semble que pour ce que vous n’avez plus appétit à moi.

Cela me clouit le bec, et me fit faire sur moi quelque petit retour. Pour ce qu’une chambrière nous vient de la roture, nous sert et se montre à nos désirs ployable, nous oublions qu’elle est femme, elle aussi, et tout aussi jaleuse et tout autant huchée sur son point d’honneur féminin que la plus haute dame. À y rêver un peu plus outre, ma pauvre Louison n’agissait point sans raison, non plus que sans dignité.

— Louison, dis-je doucement en me levant, pardonne-moi, je te prie, de t’avoir sans maligne intention offensée. Il est vrai, je suis raffolé d’une dame et ne peux rêver d’aucune autre. Si tu désires là-dessus t’en aller, libre à toi. Je te baillerai ton congé, et, en outre, un viatique conséquent assez pour te servir de dot quand tu te voudras marier. Toutefois, je voudrais que tu saches que je te verrais départir avec de grands regrets, prisant fort tes bonnes dispositions, et étant à toi très affectionné.

— Et moi à vous ! cria-t-elle en me prenant les mains et les larmes lui jaillissant des yeux. Ha ! Monsieur mon maître, reprit-elle, homme meilleur que vous je ne retrouverai mie en ce monde, large de cœur, libéral de ses pécunes, patient aux fautes, gai et gaussant en son quotidien, et avec moi, pour ce que vous savez, tendre et caressant.

Je fus tant surpris d’être par elle loué comme je loue d’ordinaire les garces : à la truelle, que je m’accoisai et lui donnai une forte brassée, et des poutounes sur les deux joues, ayant moi-même les larmes au bord du cil et que je le dise enfin, hors du cil et sur les joues coulant, dès que l’huis fut sur elle reclos. Eh quoi ! direz-vous, larmoyer pour une chambrière, pleurer pour cet amourifime ! Eh oui, lecteur, le cœur est étrangement fait. Tant que Louison fut là, il me parut tant aller de soi de la mignonner à chaque fois que j’y avais appétit que je ne faisais quasiment pas de cette commodité autant de cas que j’eusse dû. Et toutefois, dès que le pensement de son absence tout soudain me frappa, je me sentis quasiment veuf en mon logis de mes plus douces habitudes, tout amoureux que je fusse de ma jolie duchesse, et si fidèle que je lui voulusse demeurer.

L’après-lendemain, ma pauvre Louison, lestée de mon viatique, s’en alla, autant, à rebrousse-cœur que moi-même à maugré de la voir s’en aller. Et lui ayant remis une lettre missive pour Péricard pour lui souhaiter bonne fortune et succès dans les négociations qu’il menait avec les envoyés du roi touchant la reddition de Reims, je l’accompagnai jusque sur mon seuil avec tout mon domestique. Et pour dire tout le vrai, le logis me parut, à y rentrer, plus vide et plus triste de son département.

Par bonheur, je ne pus y rêvasser longtemps, Franz me remettant un billet de maître Antoine Arnauld qu’un petit vas-y-dire venait d’apporter, lequel billet changea le cours marmiteux de mes pensées en m’invitant à visiter le grand avocat sur le coup de dix heures. Et qui survint à l’improviste sur le mijot de cette bonne nouvelle pour y ajouter le sel de sa présence, mon arachnéen Fogacer, tout de noir vêtu, le sourcil haut levé et la lèvre sinuante.

— Ha ! mi fili, dit-il dès qu’il apprit avec qui j’allais cette matine m’entretenir, vas-y par tous les diables, mais le chapeau sur l’œil et fort bouché dans ton manteau, encore que ce juillet soit chaud, car c’est là une maison que nos espagnolisants jésuites et leurs amis tiennent en grande détestation, pour ce qu’il s’y marmitonne, dans des marmites d’enfer, une poudre qui ne vise à rien d’autre qu’à les faire escamper de France.

— Et quid du marmiton ?

— Antoine Arnauld ? Ha ! celui-là ! Si les jésuites sont toute souplesse, il est, lui, la rudesse incarnée. C’est un Auvergnat ! Il est taillé dans ce basalte d’Auvergne dont on empierre les routes ! On pourrait marcher dessus cent ans, on ne l’userait pas ! Et pour ce qui est de son talent d’avocat, l’as-tu ouï, mi fili ?

— Nenni.

— Un volcan d’Auvergne, mais à l’ancienne. Il bouillonne, rougeoie, crépite, il a l’éloquence cramante, faite de lave et de feu ! Pauvres jésuites !

— Et quid de l’homme ?

— Il a à peine passé trente-quatre ans, mais quel laboureur indéfatigable ! Dieu sait, il n’est pas épargnant de sa sueur ni de la lampe à huile, veillant sur ses plaidoiries jusqu’à la minuit, tôt levé, tard couché et prenant encore sur son sommeil pour engrosser sa femme à qui il a fait jà quatorze enfants.

— Et quid de cette épouse féconde ?

— Oyez ! Oyez ! Messieurs mes amis ! s’écria Fogacer en levant au ciel ses bras arachnéens, oyez la belle histoire que voilà ! L’illustrissime avocat Simon Marion entend un jour notre homme, en son premier bourgeon, plaider au parlement de Paris. Tout de gob conquis, il l’emmène avec lui en sa carrosse, l’invite à sa repue, le juge, le jauge, et lui baille sa fille en mariage ! Quelle émerveillable aubaine pour ce rejeton auvergnat d’être greffé sur cette vieille souche de bourgeoisie parisienne pleine de pécunes et de vertus !

— Antoine Arnauld est-il lui-même si vertueux ?

— Mi fili ! Comparée à lui, la droiture elle-même paraîtrait courbe ! Et c’est un homme adamantinement fidèle à sa nation, à l’Église gallicane, au roi et à ses opinions.

— L’Étoile aussi, dis-je, et le vieux De Thou aussi, et la Dieu merci, une grande partie de la bourgeoisie de robe.

— Mais De Thou est vieil et mal allant, dit Fogacer avec son sinueux sourire et L’Étoile n’aime pas se brûler les moustaches en s’approchant trop près du feu ! Arnauld, lui, ne craint ni feu ni neige. Outré pendant le siège de Paris par les sermons régicides du curé Boucher, le bien-nommé, et du jésuite Commolet, il écrit et publie un pamphlet écrasant sur les Seize, le légat du pape et le duc de Feria, lequel pamphlet il intitule, n’y allant pas que d’une fesse : l’Anti-Espagnol. Il ne le signe pas de son nom, mais son talent le signe pour lui, et fort suspicionné par les Seize, lesquels aiguisent jà les couteaux pour le dépêcher, il s’ensauve de Paris déguisé en maçon.

— Ha ! Que j’aime ce trait ! dis-je.

— Mi fili ! Tu ne pouvais ne pas l’aimer, dit Fogacer, en levant son sourcil, étant toi-même si adonné à la déguisure.

— J’entends, dis-je, que j’aime à la fureur cette vaillance de plume que je tiens pour l’égale de la vaillance d’épée.

— Et, de présent, dit Fogacer, la vaillance remplaçant l’estoc, voilà notre Anti-Espagnol qui, comme Jeanne d’Arc, veut bouter l’étranger hors de France !

— Notre Vercingétorix plutôt, dit La Surie, puisqu’il est né dans un volcan.

Je trouvai le trait de mon Miroul excellent et je le lui dis, ce qui le conforta prou, pour ce que j’avais tordu le nez quelques jours de devant à une de ses saillies, et aussi pour ce qu’il était chagrin de ne pouvoir visiter avec moi Maître Arnauld, chez lequel j’advins, en effet, sur le coup de dix heures et fus reçu, de prime, par Madame son épouse qui me parut aussi vigoureuse que belle, et Dieu sait si vigoureuse il avait fallu qu’elle le soit, pour avoir mis au monde quatorze enfants, à mon avis, queue à queue, car à la voir, elle n’avait guère passé trente ans. Et belle lectrice, à l’heure où j’écris ces lignes, à l’aube du siècle nouveau, j’apprends que le nombre de ses enfants est passé à vingt. Je dis bien vingt, et la mère, à ce qu’on me dit, est toujours aussi saine et gaillarde que je la vis en ce jour de juillet 1594. De quoi je conclus que cette Parisienne, par la force et l’endurance de sa constitution, valait bien son mari auvergnat en le cabinet de qui, incontinent, elle m’introduisit, n’osant pas, quant à elle, y avancer le bout du pié, comme s’il se fût agi du saint des saints.

— Monsieur le Marquis, dit Antoine Arnauld en se levant, je suis votre humble serviteur et plaise à vous que j’achève une phrase qui me pend au bout de la plume, de peur de la perdre, si je ne l’apprivoise tout de gob à mon papier.

— De grâce, de grâce, Révérend Maître ! dis-je, n’allons point tant à la cérémonie vous et moi, mon Périgord n’est point tant loin de votre Auvergne que nous ne puissions nous dire pays. Adonc, faisons les choses rondement, à la vieille française.

— Monsieur le Marquis, dit-il en se rasseyant, je vous suis très obligé de votre honnêteté.

Et il se remit « à apprivoiser sa phrase à son papier », comme il avait dit si bien, ce qui me laissa tout le temps de l’envisager. Il ne m’avait pas paru fort grand, quand il s’était levé, mais une fois rassis, je le trouvai fort large, l’épaule carrée, le poitrail bombé, la membrature, à ce que je devinais, sèche et musculeuse, la face, elle aussi, plus large que longue, l’œil noir de jais, le cheveu aile-de-corbeau, la peau d’un gris foncé que je serais tenté d’appeler basaltique, l’homme étant si velu que le poil lui sortait quasiment du nez en touffes, lequel nez était long et la mâchoire forte, les lèvres non point minces, mais fort serrées l’une contre l’autre. Le pourpoint était de velours noir, fort boutonné maugré la chaleur du temps, et la fraise petite et quasi huguenote. Et du reste, Arnauld ne manquait pas que de me ramentevoir l’oncle Sauveterre par une sorte de feu couvant sous sa roideur et son austérité.

Austère, toutefois, le cabinet où il labourait ne l’était point, ayant sur le jardin une suite de quatre fenêtres magnifiquement façonnées, de belles tapisseries sur les deux autres murs et sur le troisième, de haut en bas, et de dextre à senestre, une suite de casiers fermés par de merveilleuses petites portes en marqueterie de bois précieux, dans lesquels, se peut, il mettait à l’abri ses papiers les plus secrets, lesdites portes ne s’ouvrant, j’imagine, que par une mécanique contenue dans la plinthe qu’on actionnait avec le pied. Je l’imagine, pour ce que ces casiers si joliment clos et qui couvraient, comme j’ai dit, tout le mur, je les avais vus dans le petit cabinet de travail de Catherine de Médicis au château de Blois, tant est qu’Antoine Arnauld, étant alors son procureur général, avait dû avoir souvent occasion de les admirer, lui aussi. Et la reine mère défunte, il n’avait eu cesse qu’il ne les reproduisît en son beau logis parisien, y compris dans la plinthe le ressort dérobé. Preuve qu’il ne faillait pas en pécunes. Et qu’il ne les épargnait pas non plus quand il s’agissait d’embellir sa demeure.

— Voilà qui est fait, Monsieur le Marquis, dit Arnauld en posant sa plume, non sans un grand air de contentement sur sa face sévère. Et me voici attentif à vous et tout dévoué à votre service.

— Révérend Maître, dis-je, le roi a quis de moi, en toute confidence, que je m’informe sur le procès que l’Université et les curés font aux jésuites. Je l’ai fait. De cette secte et sur sa double nature, régulière et séculière, séduisante par l’enseignement qu’ils dispensent, sur les absolutions accommodantes qu’ils baillent aux Grands, et sur leur insatiable appétit aux legs, j’ai appris d’aucunes choses déquiétantes assez, mais point assez damnables pour justifier un exil de leur compagnie. Il n’est pas que vous n’aperceviez vous-même, Maître, puisque vous plaidez contre eux pour l’Université, que celle-ci leur garde une très mauvaise dent d’avoir enfreint leurs privilèges et de miner ses écoles par l’excellence et la gratuité des leurs. Quant aux curés, ils veulent mal de mort aux jésuites de leur rober leurs plus riches pénitents, et les évêques enragent de voir par eux leurs mandements déprisés. Mais qui ne voit qu’il n’y a là, au fond, dans les deux cas, que jaleuseté de boutique à boutique, et que ce grand remuement contre les jésuites ne s’explique que par elle ?

Ce n’était point sans quelque diablerie que je me faisais ainsi l’avocat du diable. Mais après tout, je n’ignorais pas que de grands personnages – le duc de Nevers, Cheverny, Monsieur d’O, d’Épernon, le procureur La Guesle, Antoine Séguier et une bonne moitié du parlement – raisonnaient là-dessus comme je venais de faire, et poussaient énormément à la roue pour un ajournement du procès. Aussi escomptais-je avoir allumé assez Maître Antoine Arnauld par cette captieuse thèse pour que son ire éruptât en flammes qui pussent m’éclairer. Ce qu’elle ne manqua pas de faire : car sourcillant, cillant, les narines pincées, les lèvres tremblantes, son teint du gris foncé tournant quasiment au noir sous l’afflux du sang irrité, et les deux poings serrés martelant la table qui nous séparait, il s’écria d’une voix tonnante :

— Ha ! Monsieur ! C’est là un propos dont je suis bien assuré qu’au fond de vous-même vous ne le prenez pas à compte ! Car il se trouve tant ignare, insuffisant et inepte qu’il est à la vérité des choses ce que l’écume de la crête est à une vague déferlante : sans épaisseur, sans force et sans substance. Croyez-vous que je serais entré en ce combat corps et âme s’il s’était agi à mes yeux d’une misérable dispute de chiches intérêts ? Nenni, nenni ! L’affaire pèse un bien autre poids, et bien au-delà de l’Université et des curés, elle intéresse la vie du roi, la paix de ce pays et l’avenir de la nation, voire même celui de l’Europe.

— Hé ! Révérend Maître ! dis-je, si elle est d’une telle et capitale conséquence alors éclairez-moi ! Je ne demande qu’à être instruit et à voir ce procès sous son véritable jour.

— Monsieur le Marquis, poursuivit Maître Antoine Arnauld d’une voix aussi forte que s’il s’adressait au parlement, vous ne pouvez ignorer, ayant servi, à ce qu’on me dit, sous Henri Troisième et Henri Quatrième avec le zèle le plus émerveillable, que Philippe II d’Espagne, se voyant rempli de l’or des Indes, n’a point embrassé de moindres espérances que de se rendre monarque et empereur de l’Occident par ruse et force. Et que la plus grande part de ladite ruse tient à une contrefeinte défense de la religion catholique contre la Réforme, n’ignorant point – ce renard de Madrid ! – combien les scrupules de la religion influencent les esprits. Pour cette raison il gagna la plus grande partie du Vatican par d’opulentes pensions versées aux cardinaux et hormis Sixte-Quint, ne laissa pas d’ores en avant d’avoir les papes à sa dévotion. Mais comme la Cour de Rome était lourde, pesante, procédurière et sédentaire, Philippe II eut besoin d’hommes légers et remuants, disposés en tous lieux et répandus de tous côtés pour avancer les affaires de l’Espagne. Ces hommes furent les jésuites.

— Quoi, Révérend Maître ? criai-je, en êtes-vous bien assuré ? Sont-ils tout à trac dans la main de l’Espagne ?

— Comment en douter ? reprit-il. Le premier et principal de leurs vœux est d’obéir perinde ac cadaver[28] à leur général.

— Perinde ac cadaver ! dis-je, que sinistre est la métaphore !

— Et plus sinistre encore le fait que ce général est invariablement espagnol, et choisi par le roi d’Espagne.

— Je cuidais que c’était par le pape.

— Point du tout ! Au pape, les jésuites – c’est leur vœu quatrième – font profession d’obéissance absolue, mais c’est Philippe II qui nomme leur général.

— N’y a-t-il pas, dis-je, risque de conflit entre l’obéissance absolue due au pape et l’obéissance de cadavre due à leur général ?

— Le risque, dit gravement Arnauld, n’existe pas pour le moment présent, le pape ayant été élu sous la très pressante influence de Philippe II.

— Adonc, Monsieur mon Maître, dis-je, poursuivons. Vous opinez que les jésuites sont le principal instrument de la domination de Philippe II en France.

— En France et en Europe.

— Pardonnez-moi, dis-je en levant un sourcil d’un air de doute : comment le prouvez-vous ?

— Primo, dit Arnauld, par la part très conséquente qu’ont prise les jésuites dans la rébellion des Français contre le pouvoir royal.

— Ha, dis-je, tous ceux qui en France se sont dits ligueurs n’étaient pas de la même farine ; les Grands, comme Guise, Mayenne et Nemours n’avaient en vue que la couronne de France, d’autres, qui ne voulaient pas d’un roi huguenot, se rallièrent à lui dès le premier jour de sa conversion. D’autres, enfin, se donnèrent à Sa Majesté, dès qu’il eut pris Paris.

— Mais, dit Arnauld, les jésuites, eux, soutinrent la fraction la plus dure, la plus extrême et la plus inflexible de la Ligue : les Seize.

— Comment, derechef, le prouvez-vous ?

— Par cette circonstance, dit Arnauld, que les conciliabules les plus secrets des Seize se tenaient non point à l’hôtel de ville que pourtant ils occupaient, mais dans une salle du collège de Clermont, rue Saint-Jacques, et en présence du recteur des jésuites. En votre opinion, Monsieur le Marquis, poursuivit rhétoriquement Arnauld en ouvrant largement les bras, laquelle des deux parties influençait l’autre ?

— Les jésuites, dis-je. Cela va de soi, les Seize étant un ramassis de trublions grossiers et ignares.

— Et d’autant que les jésuites avaient formulé et répandu une théologie, selon laquelle il était loisible aux sujets de tuer leur roi, dès lors qu’on le pouvait considérer comme un tyran ou que le pape l’avait excommunié. Voyez-vous qui cela vise ?

— Les princes luthériens d’Allemagne, le prince d’Orange, dit le Taciturne. La reine d’Angleterre, Elizabeth. Henri Troisième après le meurtre du cardinal de Guise, et combien qu’il fût catholique. Et notre présent roi, hélas.

— Or, reprit Arnauld, voyez comment la théologie nouvelle des jésuites sur le régicide trouva miraculeusement dans les faits son application. Le 11 juillet 1584 – mais vous savez cela aussi bien que moi –, un nommé Balthazar Gérard tue à Delft le prince d’Orange d’un coup de pistolet. Ce Gérard avait été fort encouragé dans sa criminelle entreprise par un jésuite encontré par lui à Trêves. La même année un gentilhomme anglais, William Parry, sous l’influence du jésuite Codreto, conspira contre la vie de la reine Elizabeth. Deux ans plus tard, Babington dressa une nouvelle embûche contre la reine Elizabeth : conspiration animée et inspirée par le jésuite Ballard, lequel est arrêté, mis en geôle et dépêché. En 1589, Henri Troisième à Saint-Cloud est tué d’un coup de couteau.

— Mais par un jacobin, dis-je, et non point par un jésuite.

— Signe, dit Arnauld, que leur théologie sur la légitimité du régicide avait inspiré des émules. En revanche, dans l’attentement de meurtrerie contre Henri Quatrième par Barrière nous retrouvons un jésuite, qui fut exécuté en effigie. En ai-je dit assez, Monsieur le Marquis, poursuivit Arnauld d’une voix forte, pour vous persuader que la jésuiterie est une boutique de Satan où se sont forgés tous les assassinats qui ont été attentés depuis dix ans en Europe sur des rois excommuniés, lesquels rois se trouvaient par le plus miraculeux hasard être aussi les principaux obstacles à la domination par l’Espagne de l’Occident. Savez-vous qu’en Paris, au collège de Clermont, les pères jésuites – tous français de souche – refusent de prier et de faire prier leurs fidèles pour le roi de France ?

— Je le sais.

— Mais qu’en revanche, ils prient matin et soir pro rege nostro Philippo[29]. Et n’est-ce pas une monstrueuse corruption de la religion qu’elle vous fasse perdre votre patrie, non point pour la plus grande gloire de Dieu, mais pour vous en façonner une autre, ennemie de celle où vous êtes né et ne rêvant que de l’asservir ? Les jésuites, Monsieur le Marquis, ne rendent pas à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. Ils rendent à César ce qui est à Dieu…

La pique du jour
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